Merci à I4CE - Institut de l'économie pour le climat et plus particulièrement à Sébastien POSTIC, Chercheur - Finances publiques, Développement, pour sa contribution à cet article.
La comptabilité carbone représente aujourd’hui un enjeu complexe pour les entreprises, car elle implique de mesurer et de suivre les émissions issues de multiples activités (production, énergie, achats, logistique, déplacements…). De plus, ces données influencent directement les décisions stratégiques de l’entreprise en termes d’investissements et de gestion des risques. C’est là qu'intervient le prix interne du carbone, un outil efficace pour vous aider à orienter vos choix d’investissement actuels et à venir. Explications.
Le prix interne du carbone correspond à une valeur monétaire associée volontairement par une entreprise à ses émissions de gaz à effet de serre (GES). Cette valorisation vise à expliciter le coût économique des dommages climatiques liés à ses activités afin d’orienter ses décisions stratégiques et d’optimiser sa décarbonation.
Le prix interne du carbone constitue un levier stratégique pour les directions financières, permettant de faciliter des dépenses alignées avec des impératifs de réductions d’émissions. En deux mots, c’est un outil qui prépare les entreprises aux évolutions futures du marché et des réglementations carbone.
En pratique, il existe 3 grandes catégories de prix interne du carbone. En voici un aperçu, de la plus théorique à la plus concrète.
Le prix directeur (ou shadow price / valeur tutélaire) attribue une valeur monétaire théorique aux émissions de gaz à effet de serre de l’entreprise. Cette valeur est généralement déterminée pour plusieurs années et prévoit une trajectoire à la hausse.
Il permet de simuler l’impact qu’aurait un prix du carbone sur la stratégie de l’entreprise et le calcul du taux de rentabilité interne (c’est-à-dire le “taux de rendement annuel moyen” d’un projet ou d’un investissement, en tenant compte de tous les flux d’argent qui sortent et qui rentrent, sur toute la durée). Il est souvent utilisé pour comparer le rapport coût / bénéfice de deux projets et choisir celui avec l’impact environnemental le plus faible.
Il faut bien comprendre que le prix directeur ne génère pas de flux financiers. Il s’agit simplement d’une manière de prendre en compte l’impact environnemental des projets dans les processus de décision.
Point clé : plusieurs prix directeurs peuvent coexister au sein d’une même entreprise, selon les marchés, les zones géographiques ou les typologies d’activités, dès lors que les expositions au risque carbone sont différentes.
Le prix explicite (ou taxe carbone interne) correspond à une taxe carbone volontaire que l’entreprise s’impose sur ses propres émissions de gaz à effet de serre. Chaque tonne de CO₂ émise est associée à un coût financier, prélevé et mis de côté par l’entreprise.
La somme récoltée est généralement versée dans un fonds interne destiné à financer le plan de décarbonation de l’entreprise. La tarification appliquée peut être fixe, progressive ou indexée sur un prix de marché.
D’un point de vue financier, ce mécanisme augmente, par exemple, volontairement les dépenses opérationnelles à court terme (Opex) pour accélérer la réduction des émissions et renforcer la résilience économique de l’entreprise face à la transition climatique.
Comme pour le prix directeur, le niveau du prix explicite peut varier selon les périmètres et être ajusté dans le temps.
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Le prix implicite, quant à lui, correspond au coût réel supporté par l’entreprise pour investir dans des actions de décarbonation. Il n’est pas un outil d’aide à la décision en tant que tel : il correspond à une mesure a posteriori de l’effort économique consenti par l’entreprise pour réduire ses émissions.
Il peut être calculé à partir des mesures et des actions que l’entreprise a mises en œuvre pour réduire ses émissions. Il permet ainsi d’estimer le niveau de prix du carbone que l’entreprise a, de fait, accepté de supporter pour atteindre ses objectifs climatiques, sans l’avoir explicitement formulé comme tel.
Le prix implicite est élément de référence utile, permettant de donner un ordre de grandeur et d’alimenter la définition ou l’ajustement d’un prix directeur ou d’un prix explicite, à partir de l’expérience réelle de l’entreprise.
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Comme évoqué plus haut, le prix interne du carbone est devenu un outil stratégique de décarbonation et de compétitivité à long terme. En donnant une valeur financière aux émissions de gaz à effet de serre, il transforme un enjeu abstrait en un critère économique concret de décision et de pilotage.
Les avantages d’un tel outil sont nombreux. Il permet par exemple de :
Le type de prix interne à appliquer dépend de plusieurs critères, concernant à la fois l’entreprise mais aussi la nature des actions envisagées :
Les entreprises de secteurs très émetteurs (transport, énergie, bâtiment…) ont souvent des enjeux de décarbonation élevés. Elles auront donc tendance à adopter un prix directeur plutôt qu’un prix explicite, car ce dernier impliquerait des transferts financiers trop importants.
À l’inverse, les entreprises moins émettrices de gaz à effet de serre (éducation, services aux entreprises, finance…) opteront davantage pour un prix implicite ou explicite afin d’encourager les collaborateur.rices à intégrer ce coût dans leurs activités.
Selon si le prix interne est destiné plutôt à orienter les investissements (R&D, CAPEX) ou bien à internaliser les coûts carbone dans les opérations, le choix ne sera pas le même.A titre d’exemple, le tableau ci-dessous présente le type de prix du carbone à adopter selon différents objectifs (issu de l’étude Prix interne du carbone, une pratique montante en entreprise réalisée par l’I4CE et Entreprises pour l’Environnement).
Le prix implicite, quant à lui, est utile pour évaluer réellement le coût de la décarbonation et ajuster les calculs a posteriori.
Une entreprise avec peu d’expérience en comptabilité carbone ou en stratégie climat aura tendance à démarrer avec un prix directeur car il s’agit de la forme la plus simple à appliquer. Tandis qu’une entreprise plus mature ou bien accompagnée peut se lancer plus rapidement dans l’adoption d’une taxe carbone interne.

De nombreuses entreprises ont déjà sauté le pas de la tarification carbone. En 2021, une étude du cabinet McKinsey montrait que 23 % des entreprises avaient recours à ce type de dispositif.
On peut citer, par exemple, le géant Microsoft qui applique depuis 2012 une taxe carbone interne sur ses émissions (scope 1, 2, puis au fil du temps certains postes du scope 3). L’entreprise utilise ensuite les fonds récoltés pour financer des énergies renouvelables, des projets d’efficacité énergétique et de compensation carbone.
Il y a aussi l’exemple de Novartis, une entreprise suisse dans le secteur de la santé qui applique un prix directeur de 100 $US par tonne de CO₂e émise pour tout investissement en Capex supérieur à 20 millions de dollars. Pour établir ce prix directeur, l’entreprise s’est basée notamment sur l’estimation du coût social du changement climatique publiée par la Banque mondiale.
Mahindra & Mahindra Ltd. est le leader mondial de la fabrication de tracteurs. L’entreprise a commencé par introduire une taxe carbone interne d’environ 10 $/tCO₂e, puis un prix directeur d’environ 50 $/tCO₂e pour orienter ses investissements vers des solutions moins émettrices. Le montant de la taxe carbone a été déterminé en calculant d’abord le prix implicite du carbone pour l’entreprise.
Enfin, citons Unilever qui a calculé un coût implicite du carbone à partir de ses investissements en énergies renouvelables et en efficacité énergétique. Le groupe a ensuite utilisé cette donnée de référence pour fixer un prix directeur de 70 €/tCO₂e (chiffres 2024).
La mise en place d’un prix interne du carbone nécessite une démarche rigoureuse et adaptée à la réalité opérationnelle et financière de l’entreprise.
Toutefois, avant d’aborder les différentes méthodes à appliquer, voici quelques points de vigilance :
Rappel : la méthode du prix directeur consiste à attribuer une valeur monétaire fictive aux émissions de gaz à effet de serre dans l’analyse des décisions d’investissement. Ce prix n’entraîne aucun flux financier réel. C’est un paramètre économique interne destiné à évaluer la sensibilité et la rentabilité des projets face aux prix du carbone externes fixés par les réglementations.
Le prix directeur peut être défini à partir :
Par ailleurs, le prix directeur n’a pas nécessairement vocation à être unique. Plusieurs prix directeurs peuvent coexister au sein d’une même entreprise, en fonction des zones géographiques, des marchés, des typologies de produits ou des types de projets. Cette différenciation permet de refléter la diversité des expositions au risque carbone et des contextes réglementaires, tout en conservant le prix directeur comme un outil central d’orientation des décisions.
Rappel : le prix explicite (ou taxe carbone interne) repose sur un mécanisme de tarification réel. Concrètement, l’entreprise se facture à elle-même un montant correspondant à ses émissions de GES. Contrairement au prix directeur, cette approche génère des flux financiers concrets qui ont généralement pour but d'alimenter un fonds interne dédié à la décarbonation.
En pratique, la mise en place d’une taxe carbone interne suppose de suivre certaines étapes :
Rappel : le prix implicite du carbone reflète les coûts réellement engagés par l’entreprise pour financer sa stratégie de décarbonation. Il n’est pas fixé a priori mais déduit a posteriori.
En pratique, le prix implicite correspond au coût moyen par tonne de CO₂e évitée à travers les mesures mises en œuvre par l’entreprise (rénovation énergétique, électrification de la flotte de véhicules, stratégie d’achats durables…).
Concrètement, il se calcule en rapportant :

Ce calcul peut être effectué pour quelques projets ou plus globalement à l’échelle de l’entreprise.
Pour ce faire, une étape préalable consiste à établir un état des lieux des émissions de l’entreprise ainsi que plusieurs scénarios chiffrés d’actions de décarbonation (à l’aide d’une plateforme de comptabilité carbone par exemple).
En résumé, le prix interne du carbone est un outil puissant dont les entreprises se servent pour piloter efficacement leur trajectoire de décarbonation. Grâce à lui, elles peuvent ordonner les projets par coût de décarbonation croissant : on commence par les projets donc le coût de décarbonation est faible, puis on avance progressivement vers ceux avec un coût par tonne de CO₂ évitée de plus en plus élevé.
Mettre en place un prix du carbone n’est toutefois pas le seul outil à votre disposition pour accélérer votre transition. Il en existe toute une panoplie ! Découvrez en d’autres dans notre article “Quels modèles financiers choisir pour vos solutions de décarbonation ?".
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Sources :